visite(s)

     

http://www.qobuz.com/album/florence-cioccolani-piano-le-temps-recree/3760002133454

 La pianiste témoigne d’un bel engagement dans toutes les pièces enregistrées. Le ton est d’ailleurs donné dès Caténaires (2006) d’Elliott Carter, sorte de toccata de près de quatre minutes, assez ligetienne, aussi rapide que jubilatoire. Suonare, qui suit, est une pièce récente de la même année mais beaucoup plus longue (dix-huit minutes) de Bruno Mantovani. La pianiste l’interprète avec un réel tempérament dès le cliquetis initial dans la partie haute du clavier, très sollicité, presque debussyste par moments et troublé par des effets de résonance dans la partie basse, avant que ne fusent en tout sens des éclats colorés. Même engagement, même puissance, dans les célèbres Notations (1945, révision en 1985) de Pierre Boulez, mais l’interprète manifeste là un goût certain pour l’abstraction. Dans Dos formas del tiempo (2000) de l’Argentin, mais installé en France, Martin Matalon (né en 1958), autre toccata, assez redoutable, elle démontre encore une fois une virtuosité impressionnante, les Intermittences (2005) d’Elliott Carter, assez schumanniennes dans leurs contrastes et leurs inconstances, étant une occasion de prendre quelque repos avant le déferlement sonore final. En effet, les Six études d’après Piranèse (1975) d’André Boucourechliev (1925-1997), inspirées des Prisons imaginaires du grand chalcographe italien, sont proprement terrifiantes, la pédale de résonance paraissant bloquée à fond tandis que l’interprète martyrise les touches. L’œuvre est ouverte, jouée dans l’ordre choisi par le pianiste, mais traite de l’enfermement. Florence Cioccolani nous emmène dans des salles gigantesques, le malheur suintant de murs sinistres, avant de laisser, comme exsangue, se balancer les poulies du désespoir.

Un beau disque, intelligent et très travaillé.

Stéphane Guy "concertonet.com"

Elliott Carter (né en 1908)
Caténaires (2006)
Intermittences (2005)

Bruno Mantovani (né en 1974)
Suonare (2006)

Pierre Boulez (né en 1925)
Douze Notations (1945)

Martin Matalon (né en 1958)
Dos formas del tiempo (2000)

André Boucourechliev (1925-1997)
Six Etudes d'après Piranèse (1975)

Le programme proposé par cet enregistrement, Boulez, Carter, Boucourechliev, Mantovani, Matalon, est ambitieux, voyage dans le temps abordé par l’interprète avec toute la modestie demandée par Jean-Sébastien Bach pour l’exécution de ses Inventions. Grâce à cet admirable et volontaire effacement, le temps nous est restitué avec l’inventivité des Notations de Pierre Boulez, claires et définitives, des pièces d’Elliott Carter foisonnantes d’idées, des œuvres plus proches de nous et représentatives de l’imaginaire actuel (Mantovani, Matalon), et enfin des Six Etudes d’après Piranèse qui joignent si justement l’esprit tourmenté du créateur des « carceri d’invenzione » aux vertiges fulgurants du compositeur Boucourechliev. Grand lecteur de Marcel Proust, dans son livre « Le langage musical » Boucourechliev évoque du reste l’emprise exagérée de l’interprète-vedette : « c’est bien cet être que nous voyons à son piano (…) c’est lui qui parle au nom du compositeur, éternel absent, c’est lui qui rend vie à ces cahiers recouverts de signes muets, imparfaits. Vinteuil est un fantôme, un esprit immatériel au moment où sa musique résonne sous l’archet d’un Morel fétichiste, à la mèche rebelle.  » C’est pourtant le même Boucourechliev qui, avec son esprit généreux et abondant, ouvre les parties de son imaginaire à son interprète. Florence Cioccolani n’en abuse pas, elle maîtrise tout au long du voyage le jeu intellectuel et les grilles proposées, grâce à la Forme respectée et aux formes domptées, elle rend la vie à ces musiques et recrée le temps passé. Françoise Thinat

 J’aime à penser chacune des œuvres qui composent ce disque comme autant d’étapes d’un voyage sonore dans un univers aux dimensions temporelles multiples.    Tout est parti de la découverte de ces compositeurs et de la volonté de faire partager la variété des gestes, des timbres, des textures et des ambiances sonores que leurs œuvres m’ont amenée à façonner. J’aimerais vous dire tout le plaisir que j’ai eu à parcourir et à décrypter ces pages. Ces pages faites de jaillissements soudains et d’arpèges ciselés émergeant d’une mer de résonance, faites aussi de masses sonores barrant tout à coup l’horizon et qui se dissolvent dans un temps suspendu, faites encore de trépidations et de polyrythmies, d’illusions acoustiques, de défragmentations rythmiques, de brouillards sonores extatiques laissant place à l’imaginaire. C’est à mon sens le croisement de ces diversités rythmiques, sonores et temporelles qui produit ce foisonnement de sensations à travers lesquelles je vous souhaite une belle exploration. Florence Cioccolani